André CAUDERON
Membre de l'Académie des Sciences
Secrétaire perpétuel de l'Académie d'Agriculture


Voici un "ensemble pédagogique" consacré à une plante cultivée : le maïs. Les réalités de la science, de la technique et de l'économie justifient le choix de cette espèce, ainsi qu'une présentation qui privilégie variétés et semences.

Que l'on considère les surfaces ensemencées ou les quantités récoltées, le maïs est, aux côtés du blé tendre et du riz, l'une des trois principales cultures dans le monde, et son expansion se poursuit.

Ses débouchés s'accroissent et se diversifient : tout en conservant sa place dans l'alimentation des hommes et plus encore des animaux, le grain de maïs est devenu une matière première internationale de base pour des transformations industrielles nombreuses. En outre, la plante entière, remarquablement adaptée à la conservation par ensilage, constitue depuis peu l'un des principaux fourrages pour les ruminants : au point que maïs grain et maïs ensilage occupent aujourd'hui en France des surfaces du même ordre de grandeur.

Sa zone de culture s'élargit : l'extension vers le nord, singulièrement en Europe, est l'un des grands faits agricoles les plus visibles des récentes décennies ; elle a été rendue possible par la création de variétés plus tolérantes au froid, plus précoces et plus productives, et la France a joué un grand rôle dans ce succès. Le maïs, principale culture commune aux zones tropicales et aux régions tempérées, est un objet privilégié de coopération pour un développement mondial équilibré.

La place de l'amélioration génétique a été essentielle dans cette expansion. Certes, les apports des autres disciplines ont été indispensables pour conduire plus efficacement la culture et mieux valoriser les récoltes. Mais la sélection a joué un rôle moteur dans l'évolution qui a permis d'accroître les rendements tout en diminuant les coûts de production. Ce mouvement est exemplaire à divers titres : il illustre la coopération internationale, puisque plusieurs pays ont d'abord cultivé les premiers hybrides créés aux Etats-Unis, et ont ensuite obtenu eux-mêmes d'importants résultats scientifiques et techniques originaux que tout le monde utilise aujourd'hui ; il a accéléré le perfectionnement des méthodes de sélection de nombreuses espèces, sorgho, tournesol, betterave, etc, qui ont bénéficié du modèle "maïs" ; il a fait prendre conscience de la nécessité de gérer à long terme l'amélioration d'une plante, avec coordination scientifique, technique et économique de toutes ses composantes : préservation et étude des ressources génétiques, perfectionnement des méthodes de sélection, modelage de matériels de base très divers (lignées, etc.), mise au point de variétés commerciales correspondant à des objectifs et à des marchés précis, production et diffusion de semences de haute qualité.

La France a tenu sa place dans cette aventure : en une quarantaine d'années, les surfaces consacrées au maïs ont presque décuplé, le rendement moyen par hectare a quintuplé, et cette marche vers l'abondance illustre bien l'efficacité des filières agro-industrielles ; cela dit, les réactions des autres pays sont précieuses pour évaluer la qualité d'un effort national. Rappelons donc : la disparition des importations puis la conquête par l'agriculture et l'industrie française d'une place d'exportateur de maïs et de produits dérivés ; le très large emploi mondial de lignées créées par l'Institut National de la Recherche Agronomique ; le succès international d'hybrides mis au point en France ; le développement d'importantes exportations de semences par les établissements français de sélection, dont les activités dépassent désormais largement l'hexagone ; l'intérêt nouveau que portent aujourd'hui les grands opérateurs étrangers à ce qui est inventé et mis en application en France - au point que quelques-uns y ont fort heureusement installé certaines de leurs équipes de recherche.

Que demanderons-nous demain au maïs ? Nous l'ignorons dans le détail. En effet, sciences et techniques continueront à ouvrir des voies surprenantes, le marché exprimera des besoins inédits, et des contraintes nouvelles surgiront dans l'emploi des ressources rares ou pour la protection de l'environnement - par exemple dans le domaine de l'eau - prévoir avec précision les évolutions des équilibres technico-économiques entre espèces, entre régions, entre filières, est donc bien difficile. Cela dit, le maïs devrait garder un rôle de premier plan, du fait des qualités qu'il a déjà manifestées, mais aussi parce qu'il occupe une place de choix dans les programmes de recherche.

Chacun sait que les spécialistes préparent activement l'avenir et publient beaucoup pour s'informer réciproquement ; mais l'affaire est si importante que l'on doit penser à un public beaucoup plus large, celui de l'enseignement, de la formation et de l'information, auquel les spécialistes ne s'adressent que trop rarement. On manque donc de bons documents à la fois simples, solides et ouverts, et nous devons remercier tout particulièrement le Groupement National Interprofessionnel des Semences et plants d'avoir réalisé, avec la collaboration de l'Association Générale des Producteurs de Maïs et de la Chambre Syndicale des Entreprises Françaises de Semences de Maïs, "l'ensemble pédagogique" qu'il présente aujourd'hui.

Je suis persuadé que cet ouvrage rencontrera un bon succès dans le monde agricole : enseignement, formation, recherche, développement, administrations, organisations, entreprises. Mais il faut aussi que, en dehors des milieux agricoles, l'enseignement général et les médias soient touchés. Non pas pour faire de chaque homme un spécialiste du maïs et de son amélioration, mais pour donner à un assez grand nombre de citoyens, à travers l'excellent exemple du maïs, un minimum d'informations sur l'un des grands phénomènes qui sont à la base du développement : la gestion du monde vivant et singulièrement des végétaux cultivés. C'est là une affaire complexe ; elle pose des problèmes généraux à base économique (ajustement de la production aux débouchés) ou écologique (danger d'érosion de la diversité biologique, risques de pollution de l'environnement). Tout cela alimente un mouvement confus de rejet de la science, de la technique et de l'économie. Une bonne compréhension de l'opinion publique est indispensable pour limiter procès d'intention et excommunications, situer les vrais dangers, définir des objectifs réalistes, aboutir à des règles simples et à des actions efficaces. Ce ne sont ni la biologie, ni l'écologie, ni l'agronomie, ni les biotechnologies, qui sont suspectes ; mais la légèreté et l'ignorance : la compétence, la vigilance et le bon sens des hommes, voilà les conditions d'adaptation à une évolution qui s'accélère.

Le monde agricole est très directement concerné par ces problèmes. Il lui faut entretenir un dialogue avec le public, et l'informer de l'importance de ses réalisations, de la rigueur des contraintes auxquelles il est soumis, de la complexité et de la lourdeur de ses moyens d'action, des potentialités et des espérances qui sont les siennes : dans un siècle de communication, cette ouverture conditionne l'avenir.